Depuis sa création au XI° siècle, la paroisse Saint-Germain a toujours été étroitement liée à la royauté, devenant même pendant plusieurs siècles une véritable paroisse royale, même si le château royal disposait de la merveilleuse Sainte Chapelle qui en est encore un des plus beaux ornements. Certes, c’est le Second Empire qui a achevé la construction de notre église actuelle, mais l’histoire des quatre églises Saint-Germain successives se décline au rythme des décisions de certains des principaux rois de France.

Tout commence en 1028.

I- Le Prieuré de Saint-Germain

Au début du XI° siècle, le plateau sur lequel se dressent aujourd’hui le château, l’église et le centre-ville de Saint-Germain en Laye était désert et recouvert d’une épaisse forêt fort giboyeuse, en dehors des quelques « loges » des fabricants de charbon de bois et, probablement, d’une petite chapelle Saint Gilles, dont on ignore l’emplacement exact et qui dépendait probablement de l’église Saint Léger, sise alors approximativement là où se situe de nos jours le Musée du Prieuré, église de la petite agglomération de Feuillancourt, blottie autour du Ru de Buzot. Le plateau était inhabité pour la bonne raison de l’absence d’eau. La vie se concentrait alors autour de la bourgade d’Aupec, sur la Seine.

 

En 1028, le roi ROBERT le Pieux, probablement coutumier des chasses dans la forêt décide de fonder un Prieuré à l’emplacement de notre église actuelle. Pourquoi cette création ? Aucun texte ne permet de deviner les raisons de ce choix, qui peut apparaître curieux, mais qui va s’avérer déterminant, puisqu’il est à l’origine de notre ville. Une inscription sur une plaque de marbre, à l’entrée du chœur de l’église rappelle cette création :

« En la forêt de Laye, au XI° siècle, le roi connu sous le nom de Robert le Pieux érigea une abbaye qui fut ensuite confiée avec succès aux moines de Saint Colomban et bénéficia des faveurs royales. Celle-ci, par privilège du Pape Alexandre III séjournant à Paris, fut canoniquement déclarée « nullius » et fut longtemps florissante. »

Le Prieuré, dont la fondation s’inscrit dans le vaste mouvement de constructions d’édifices religieux qui suit le « terrible an mil », est dédié à Saint Germain, évêque de Paris au VI° siècle, fondateur à Paris de l’église Saint Vincent, ancêtre de l’église Saint Germain des Près. La communauté des moines, qui demeurera toujours modeste, est composée de six moines, placés sous l’autorité d’un prieur. En 1060, le prieuré est rattaché à l’abbaye bénédictine de Coulombs, fondée en 715 dans la vallée de l’Eure. Placé à la frontière des évêchés de Chartres et de Paris, le prieuré courrait le risque d’être l’objet d’un conflit entre ces deux diocèses, dès lors que, avec la création du château royal par LOUIS VI le Gros au XII° siècle et l’expansion de la bourgade, sa richesse croissait sensiblement. C’est pourquoi en 1163, une bulle du Pape ALEXANDRE III le déclara nullius, c’est-à-dire indépendant des deux diocèses concurrents et le rattacha définitivement à Coulombs, dont l’abbé devenait curé du prieuré et nommait un vicaire pour le représenter, en principe le prieur.

La dizaine de moines attachés au prieuré ont défriché la forêt et construit un monastère assez vaste, avec un cloitre. Ils ont creusé un puits afin de posséder leur propre source d’eau. Ce puits existe encore aujourd’hui dans la cour du presbytère, mais son accès est évidemment condamné par le pavage de la cour.

La construction du château royal, à partir de 1124, va renforcer les pouvoirs du prieur, qui obtient du roi de France un véritable pouvoir temporel : droits de haute, moyenne et basse justice, puis, en 1261, droit de fourches patibulaires (le gibet) sur le village. Il dispose donc de l’ensemble des droits seigneuriaux sur Saint Germain en Laye, y compris le droit de peine capitale par pendaison.

Le prieuré occupe donc alors une place prépondérante dans la vie de la jeune cité. Le maire est nommé par le prieur et prête serment devant celui-ci de garantir les biens des villageois, d’assurer la police et de contrôler les mesures. Il s’engage à lever les droits seigneuriaux au profit du prieur. Les moines sont sollicités pour intervenir dans différents services, en particulier dans la chapelle du château, construite par Philippe-Auguste puis saint Louis, puis à l’Hôtel Dieu fondé par Regnault d’Archer au début du XIII° siècle.

Gisant du Prince Noir dans la Cathédrale de Canterbury

 

Si le XIII° siècle marque indiscutablement l’apogée de la prospérité du prieuré, le début du XIV° siècle marque déjà une amorce de déclin, due sans doute à une diminution des vocations. Mais la catastrophe finale intervient avec les débuts de la guerre de Cent Ans. En effet, en 1346, le roi d’Angleterre EDOUARD III débarque en Normandie et lance immédiatement une expédition dévastatrice le long de la Seine. Il atteint Poissy rapidement puis lance une troupe, confiée à son fils de 16 ans, Edouard, surnommé le « Prince Noir », vers Saint-Germain en Laye. Le château est occupé, puis incendié, ainsi que toute la petite ville, y compris la totalité du prieuré. Les troupes anglaises vont quitter la région détruite pour participer à la funeste (pour les Français) bataille de Crécy.

 

 

L’église sera reconstruite, le prieuré subsistera, sans moine à partir de la fin du XV° siècle, jusqu’en 1708. Le curé de Saint-Germain conservera le titre, purement symbolique, de prieur jusqu’à la Révolution.

II- « L’église de Charles V »

Après avoir vaincu les Anglais, avec l’aide de son connétable Bertrand DU GUESCLIN, le roi CHARLES V entreprend de doter la France et en particulier l’Île de France d’une ceinture de forteresses, dont le château de Vincennes et la Bastille. Il décide également de reconstruire le château de Saint-Germain en Laye, dont seuls la chapelle et quelques tours ont réchappé à l’incendie de 1346.

On attribue également à Charles V le financement de la  construction de la seconde église Saint-Germain, une église de style gothique, en pierre, alors que la chapelle-église du prieuré était probablement en bois, avec un toit de chaume. L’église de Charles V, qui a totalement disparu, tourne alors le dos au château, sa façade étant orientée vers l’ouest et la cité de Saint-Germain en Laye et donc le chœur tourné vers l’est et le lever du soleil, conformément à la tradition.

Nous ne connaissons cette église que par des gravures largement postérieures à sa construction.

L’église de Charles V au XVII° siècle (Gravure d’Israël SILVESTRE)

Avec l’accroissement de la population de la ville, dû à la présence royale de plus en plus fréquente dans les châteaux de Saint-Germain et à une cour de plus en plus nombreuse, l’église est agrandie à plusieurs reprises au cours des siècles, de façon à accueillir les paroissiens. En 1555, le prieur cède une partie de ses terrains pour augmenter la taille de l’église, qui reçoit en 1559 deux cloches, une pour chacun des clochers. En 1573, c’est la construction d’un bas-côté, financé par le roi CHARLES IX.

Le Vœu de Louis XIII, tableau de Philippe de CHAMPAIGNE (Musée des Beaux-Arts de Caen)

En 1638, par un acte daté du 10 février, le Roi LOUIS XIII place le Royaume de France sous la protection de la Vierge Marie. La France est en effet en danger, envahie au nord et menacée au sud par les troupes impériales et espagnoles. Une autre raison évoquée serait l’annonce de la grossesse de la Reine qui allait donner naissance, enfin à un héritier de la couronne, Louis Dieudonné, le 5 septembre suivant. C’est le 15 août 1638 qu’il prononce ce vœu à Abbeville, au cœur des combats face à l’envahisseur. Une plaque de marbre évoque ce vœu sur un des piliers du chœur. Ce vœu a été illustré par une remarquable peinture de Philippe de CHAMPAIGNE, le grand peintre du règne.

 

 

Saint VINCENT de PAUL est signalé à plusieurs reprises à Saint-Germain en Laye. Il est notamment appelé au chevet du roi LOUIS XIII mourant les 23 et 24 avril 1643. Sa présence est encore attestée en 1649, pendant les événements de la Fronde, quand il vient supplier la reine ANNE d’Autriche, réfugiée au château, de pardonner aux Parisiens assiégés. Il est également connu pour avoir fondé à Saint-Germain une Confrérie de Dames de la Charité. Un tableau du XIX° siècle rappelle cet événement dans la chapelle qui porte le nom du saint.

Les travaux d’amélioration de l’église se poursuivent activement entre 1649 et 1680. En 1649, le sol, insalubre, est muni d’un plancher tandis que la nef et le chœur sont surélevés. En 1651, d’importants travaux sont menés sur la toiture. La gravure d’Israël SILVESTRE date de cette période. Elle montre un édifice curieusement composite : si les deux clochers, aux pointes effilées, dans le style médiéval, sont probablement d’origine, la façade avec son porche est très moderne, dans le style de la Contre-Réforme. Curieusement, le bas-côté paraît plus long que la nef. Manifestement les modifications successives de l’église n’ont pas répondu à un projet architectural cohérent, mais ont été effectuées en fonction de besoins du moment.

Le roi Louis XIV, très attaché à la paroisse de Saint-Germain en Laye, devenue paroisse royale sous FRANCOIS 1°, va participer aux financements d’importants travaux à partir de 1659. C’est d’abord la démolition de l’ancien clocher et son remplacement par une nouvelle tour, située à droite de l’entrée de l’église, permettant ainsi un agrandissement de la nef et un réaménagement de l’intérieur. Puis, en 1676, c’est un nouveau prolongement de la nef de près de six mètres, ce qui a nécessité le déplacement du porche d’entrée. La nef est alors au niveau du bas-côté. L’église a alors environ 50 mètres de long sur 20 mètres de large.

Le curé était alors Nicolas CAGNYE, prêtre très actif dans la paroisse, qui a donné un nouvel élan à la vie caritative et religieuse. Il a largement participé au financement de l’hôpital de la Charité.

Le 12 septembre 1681, pendant de nouveaux travaux d’agrandissement, une partie du chœur et de la nef s’écroule. C’est une véritable catastrophe pour la paroisse : l’église de Charles V, fragilisée par les campagnes de travaux successives, ne peut être aménagée. Une nouvelle construction s’impose.

Heureusement, très attaché à la paroisse, LOUIS XIV va financer l’érection de la troisième église.

III- L’église de LOUIS XIV

C’est à l’architecte du roi, l’illustre Jules HARDOUIN-MANSART que LOUIS XIV confie le soin d’édifier ce qui va être la troisième église Saint-Germain. Le Roi en contrôle étroitement les travaux dont il assure l’essentiel du financement.

L’église précédente est entièrement rasée et, en mars 1682, le duc de NOAILLES pose la première pierre du nouvel édifice. Il est achevé, performance extraordinaire en un peu plus d’un an, puisque, le 10 avril 1683, veille des Rameaux, l’archevêque de Paris donne sa bénédiction à l’église.

Une gravure de Du VIVIER, datant de 1686 (elle aurait été remise au Roi le 5 septembre, jour de son anniversaire) nous permet de connaître l’aspect général de cette troisième église :

 

Dans un style totalement nouveau, le bâtiment reprend les principes généraux de l’église dite de Charles V, telle qu’elle était au moment de sa destruction, après les nombreux aménagements apportés au fil des siècles :

Comme la précédente, l’église tourne le dos au château, confirmant ainsi sa vocation d’église à la fois royale et paroissiale. Elle comporte deux nefs de même longueur et un clocher unique, décentré sur la droite de l’entrée. La décoration de l’ensemble est modeste, en dehors de la façade, richement ornée. L’église est sensiblement plus longue que la précédente, atteignant une soixantaine de mètres.

Sans l’aide importante du ROI (près de 120 000 livres), jamais la fabrique, assemblée des marguilliers ou administrateurs, clercs et laïques, de la paroisse, n’aurait été en mesure de financer la construction d’un tel bâtiment par un architecte aussi prestigieux. Elle n’en sortit pas moins de la campagne de travaux pratiquement ruinée et le Roi, très attentif au rayonnement de la paroisse, lui alloua une rente annuelle de 1 500 livres pour éponger ses dettes.

De plus, le Roi finança la construction d’un grand orgue, réalisé en 1698 par Alexandre THOIRY, facteur d’orgues du Roi, complété en 1709 pour atteindre quarante jeux. En 1710, LOUIS XIV fit don à la paroisse de la monumentale chaire, qui existe encore dans l’église. Destinée à la chapelle du château de Versailles, pièce abandonnée au profit de la merveilleuse chapelle actuelle, et devenue inutile pour une pièce ayant perdu toute vocation religieuse, elle vint décorer l’église.

Si le Roi LOUIS XIV quitte Saint-Germain en Laye pour Versailles en 1682, un autre roi.   JACQUES II STUART, chassé de son trône, s’installe en 1689 au château et, avec sa famille, devient un paroissien assidu de l’église Saint Germain. A sa mort, en 1701, il demande à être enseveli dans l’église. Son épouse, Marie de MODENE le rejoint en 1718.

Particulièrement reconnaissants à LOUIS XIV, les paroissiens, le clergé et les marguilliers s’attachèrent à célébrer leur généreux souverain par diverses manifestations. Outre des plaques commémoratives rappelant la générosité royale, une procession annuelle en l’honneur du Roi est instituée le 5 septembre, jour de son anniversaire. Après le décès du Roi, cette procession est remplacée par un service des morts.

Le culte du Roi et de la monarchie a été très important avant et après la Révolution et laisse encore des traces de nos jours, ne serait-ce que par le maintien du berceau de LOUIS XIV sur les armoiries de la ville.

La troisième église ne sera pratiquement pas modifiée au cours de sa relativement courte existence. On peut signaler la décoration, en 1720 du buffet de l’orge, avec deux anges en bois doré, encore présents de nos jours.

Dès 1765, LOUIS XV décide de remplacer l’église par un édifice plus vaste.

IV- La « quatrième église » : l’église actuelle

C’est un architecte réputé, Nicolas-Marie POTAIN, qui est chargé de proposer les plans d’une église beaucoup plus vaste, après la destruction de l’église de HARDOUIN-MANSART. Formé en partie en Italie, à Rome, POTAIN adopte un plan proche des églises paléo-chrétienne de la ville éternelle. C’est une rupture avec les errements en vigueur en France depuis la Contre-Réforme : églises baroques à l’Italienne. C’est un retour à des modèles antiques, avec un plan basilical, proche de Sainte-Marie Majeure de Rome.

Le projet comprend une façade impressionnante : un vaste portique de six colonnes doriques, surmonté d’un fronton triangulaire. La nef est supportée par des colonnes doriques et s’achève sur une abside semi-circulaire.

Façade du projet Potain
Nef du projet Potain

Mais l’innovation la plus sensible, en particulier pour les habitants de Saint-Germain en Laye est le changement complet d’orientation de l’église. Elle doit dorénavant faire face au château et n’est donc plus orientée vers l’est comme le veut la tradition. Nous ne connaissons pas les raisons de ce changement important.

La première pierre est posée en 1766, mais très vite, faute de moyens financiers, les travaux sont interrompus. Le coût des fondations nécessaires au nouvel édifice épuise rapidement la dotation royale, pourtant importante. Le chœur et une partie de la nef de l’église de Louis XIV ont déjà été détruits et les paroissiens se sentent à l’étroit dans ce qu’il reste de la nef et du bas-côté.

Devant les demandes réitérées de la fabrique, LOUIS XVI accepte de reprendre les travaux, mais sur des plans plus modestes, confiés à POTAIN aidé de son gendre Pierre ROUSSEAU. Mais les travaux sont à nouveau interrompus en 1789, avec la Révolution. A ce moment l’église n’est encore qu’à moitié construite.

La période révolutionnaire transforme l’église, toujours inachevée, en Temple de la Raison de la commune de Montagne-du-Bon-Air (nouveau nom de Saint-Germain en Laye) le 29 Frimaire de l’An II (19 décembre 1793) et une fête de la Raison est célébrée dans l’édifice par le citoyen MUSSET, père du futur poète. Le 20 prairial de l’An III (8 juin 1794), le Temple est dédié à l’Être Suprême.

Si le Concordat du 15 juillet 1801 rétablit la paix religieuse en France, il faut aux paroissiens attendre le 29 décembre 1802 pour la nomination d’un nouveau curé, Jean-Pierre DIEULOUARD. La fabrique est reconstituée et la paroisse est de nouveau gérée par des marguilliers.

Ce n’est qu’en 1825 que les travaux reprennent. Les nouveaux architectes, MOUTIER et MALPIECE, respectent les grandes lignes du projet Potain, mais l’interprètent dans le style néoclassique de la Restauration. On retrouve le portique, les colonnes de la nef, le chœur en abside. L’emplacement du clocher de l’église de Louis XIV est inchangé, mais il marque dorénavant l’axe du chevet et ne domine plus la façade.

Le portique d’entrée de l’église est à la fois diminué en largeur et approfondi : les six colonnes prévues par Potain pour occuper toute la largeur de l’église sont réduites à quatre, pour donner au portique la largeur de la nef ; simultanément deux colonnes sont placées en retour, donnant ainsi une grande profondeur au porche. On retrouve l’entrée monumentale développée dans certaines églises parisiennes comme Saint-Philippe du Roule.

L’intérieur de l’église comporte une nef soutenue par des colonnes ioniques, un plafond à caissons, un arc triomphal d’accès au chœur, une abside voûtée en cul-de-four. L’église comporte deux bas-côtés.

L’église est consacrée en 1827, mais les travaux sont loin d’être terminés. En effet, le bâtiment présente rapidement un état de délabrement tel qu’une nouvelle campagne de travaux doit être lancée. Un concours est organisé à cet effet et c’est l’architecte Joseph NICOLLE qui va diriger la restauration de l’église, en respectant les plans de ses prédécesseurs. Ce n’est qu’en 1854 que l’église est achevée. Il reste à aménager la décoration extérieure et intérieure du bâtiment.

(Historique par Jean-Claude PELLETIER, mars 2017)

Sources
  • Brochure sur le Patrimoine et l’Histoire de l’église Saint-Germain : Partie « Histoirede l’église et de la paroisse Saint-Germain, par Guillaume GLORIEUX, 2002
  • Une Paroisse Royale ; Saint-Germain en Laye, origine et histoire, par l’Abbé PierreTORRY, 1927, Imprimerie Floch
  • Leçon d’Histoire de France ; Saint-Germain en Laye, « des antiquités nationales àune ville internationale », par François BOULET, 2006, Les Presses Franciliennes